Le jour qui a changé ma vie n’était pas un jour mais un soir. C’était dans un parc, j’avais 20 ans. L’atmosphère était sereine, propice à la tranquillité.
Soudain, j’entendis résonner une musique qui me semblait venir d’un autre monde. Cela faisait des années que j’étudiais le piano, pourtant je ne la connaissais pas. Elle était d’une douceur quasi irréelle, comme condensant toute la destinée humaine.
Je rentrai chez moi et fouillai dans mes partitions. Je fus alors pris d’un vertige: c’était du Beethoven… Beethoven? Impossible, je n’aimais pas vraiment Beethoven! Pour moi, sa musique était un peu trop « sauvage », comme décousue avec des accès de fureur qui ne laissait pas assez de place pour le rêve, pour la paix.

Et pourtant, en ces quelques secondes m’était apparu un univers auquel je n’avais jamais eu accès auparavant…

Mais alors pourquoi?

Lorsque j’étais étudiant au Conservatoire de Paris, Beethoven était considéré comme un dieu fait homme. Avant de poser un doigt sur une touche et d’oser jouer sa musique il nous était vivement recommandé une longue liste de précautions voire d’interdits. Et la phrase qui revenait le plus était: « voyons, on ne joue pas les dernières sonates de Beethovenavant d’avoir au moins 50 ans! ». Je me souviens que, la peur au ventre, j’entrais dans les classes de maître avec le sentiment de ne pas être à ma place…
Or qu’avais-je entendu dans ce parc? Tout le contraire: une musique fragile, tendre, profondément humaine, qui ne s’était adressée qu’à moi et à moi seul!
Me vint alors une question: la musique de Beethoventordant le cou à toutes les conventions de son époque. Ne devais-je pas moi-même commencer par faire fi des préjugés de la mienne ?

Un jour, je rassemblais sur mon piano ses 32 Sonates, véritables sonates-confessions dans lesquelles Beethoven indiqua y avoir déposé toute sa vie.
Ce ne fut alors pas seulement sa vie qui y surgit, mais l’univers tout entier…
On pouvait à la fois y suivre tous les âges de l’Homme avec ses doutes, ses certitudes, ses espoirs, ses aspirations, mais aussi jusqu’à la description de la naissance du cosmos!
J’y découvris un être léger, triste, calme, colérique, si loin de l’image figée qu’on m’en avait fait. Surtout, chose impensable, les peines que je ressentais à titre personnel se trouvaient dépassées, comme transcendées à chacune de mes écoutes par une sorte de transmission de la joie.
Une Joie musicale qui semblait vouloir terrasser un destin tragique: un petit garçon battu tous les jours par un père ivrogne, un adolescent déçu en amour par des jeunes filles qui se moquent de sa laideur; un jeune homme seul dans un appartement sale habillé en peau de chèvre tel Robinson Crusoé, criant des musiques dans la rue et mis en prison pour vagabondage.
Et puis aussi l’homme, sourd, voyant mal, continuellement malade…
Et pourtant, sa musique, universellement célébrée, dévoile un homme méconnu qui voulait par son œuvre tracer une Voie pour l’Humanité.
Pascal Amoyel